Colorful Prose

Claire Ressuscitée

October 12th, 2006 by dani

Elle chercha à percer l’obscurité de la nuit pour discerner l’ombre de sa fille endormie dans le lit à barreaux et fit glisser le biberon vide des doigts du bambin. Le verre retenait encore de la chaleur là où l’enfant l’agrippait pour se réconforter. Elle inspira profondément pour retenir en elle la douce odeur du bébé et, à contrecœur, recula à l’extérieur de la chambre en refermant la porte. Bien qu’elle se noie d’amour pour Sylvie, la fruit de ses entrailles, quelque chose lui manquait, quelque chose qu’elle n’arrivait pas à saisir. Quelque chose qui faisait trop souffrir pour y penser.

Christine replia les mèches rebelles de ses cheveux auburn derrière son oreille et s’installa à son bureau pour se concentrer. Son visage ovale, poivré de taches de rousseur, fixa intensément la page blanche. Maintenant que la chaleur de cette journée d’août était passée, elle ressentit un frisson lui glacer le sang dans le sombre silence de sa bibliothèque, loin du vacarme de la télé que regardait son mari.

Elle avait souvent pensé rédiger une lettre à sa Grand-tante Jeannette, d’abord par sentiment de culpabilité, puis par un désir d’en savoir plus sur sa famille avant qu’il ne soit trop tard. Tante Jeannette était la dernière en vie d’une lignée de vingt-deux enfants. Elle passait ses journées à attendre, déprimée, dans une maison de retraite qui n’était pas sa maison, à cracher son Prozac dès que l’infirmière quittait la pièce. Les souvenirs d’enfance que Christine avait de sa tante défilèrent devant ses yeux vitreux, comme si elle projetait un diaporama, des images d’une femme âgée pleine de verve, affairée à servir de savoureuses tourtières aux réunions de famille franco-canadienne organisés chaque été. Christine ne savait pas si ces images correspondait à ses propres souvenirs ou à celles qu’elle avait volés en regardant des films amateur tremblants.

Christine avait étudié le français à l’école, comme la plupart des étudiants en cours préparatoire dans son lycée. Elle s’était même spécialisée en littérature française à l’université plus tard. Quant on l‘interrogeait sur le choix de ses études, elle disait toujours en rigolant que c’était sa façon de justifier un trimestre de tourisme sans soucis en Europe, mais elle savait que c’était plus que cela. Elle voulait y retrouver ses racines, savoir ce qu’impliquaient ses origines françaises. Ce qu’elle n’avait pas réalisé sur le moment, c’est qu’elle irait trop loin en arrière. Ses ancêtres étaient venus de France au XVIIième siècle. Depuis ce temps, des générations avaient vécu une existence entièrement différente au Canada. Elle a simplement laissé échapper ce fait en faveur de l’expérience européenne, ce qui l’a amenée à son travail de traductrice à Washington DC plutôt que chez elle, chez Tante Jeannette.

Tante Jeannette avait des cheveux déjà blancs et ses doigts était noueux, mais elle pétillait d’énergie quand elle chantait « Alouette » ou racontait des histoires sur son gendre, bien que le temps ait déformé ses souvenirs. Maintenant, son corps cédait à l’âge, et elle vivait dans la peur et l’anticipation du jour où elle serait réunie avec ses propres frères et sœurs. Christine n’avait pas l’habitude d’écrire souvent à sa grand-tante. En fait, la dernière fois qu’elles se sont parlées datait d’il y a cinq ans, le jour de son mariage. Mais quelque chose poussait le stylo à écrire de sa propre volonté.

Chère Tante Jeannette,

J’espère que tu es en bonne santé et que l’été est agréable pour toi. Il fait une chaleur moite ici, ce qui est habituel pour Alexandria en cette saison. Nous allons tous bien et restons très occupés. Sylvie grandit tellement vite et son petit corps est rempli d’énormément de curiosité (et d’obstination !). Je suppose que ce n’est pas la peine de se demander d’où elle les tient.

Tu te demandes probablement pourquoi je t’écris. Je pense souvent à notre famille depuis quelque temps. Je pense que le fait d’avoir un enfant nous pousse à nous demander exactement d’où l’on vient et quelle sorte de héritage nous lui laisserons. Quand j’ai présenté Sylvie à la famille pour la première fois en mai dernier, tout le monde me disait qu’elle avait le menton des « Duclos » et les yeux bleus de son arrière-grand-mère. Puis, j’ai pensé, qu’a-t-elle hérité d’autre de cette femme que je n’ai pas connue ? Qui était-elle ? Comment était-elle ? J’aimerais pouvoir parler à Sylvie de son aïeule, mais la seule image que j’ai d’elle est celle accrochée au mur du bureau de mes parents. Pourrais-tu m’en dire plus sur elle, s’il te plaît ? Je t’en serais très reconnaissante.

Merci de ton aide et fais-moi savoir si tu as besoin de quoi que ce soit. Prends bien soin de toi.

Bisous,

Christine

Dans sa hâte, elle se coupa la langue au bord tranchant de l’enveloppe et se coucha avec un goût de sang et de douleur dans la bouche.

*********

Des lumières fluorescentes et une odeur forte d’antiseptique accueillirent Christine lors de son arrivée au Centre Medical Beech. Elle posa sa main enveloppée dans une serviette sur le comptoir, comme un cadeau fragile qui attend d’être ouvert. « Vous devez remplir ce formulaire » déclara la réceptionniste des urgences, en scrutant Christine au-dessus des demi-lunes de ses lunettes et en lui passant une planchette assorti d’un stylo. Christine les pris avec hésitation de sa seule bonne main et s’assit sur le côté pour griffonner l’information nécessaire : nom, adresse, date de naissance, numéro de sécu, assurances…toute l’information habituelle.

Sous la rubrique « Conditions Médicales », elle rencontra la question « Pourriez-vous être enceinte ? » Ici, elle hésita et cocha lentement « oui », comme si elle se l’admettait pour la première fois. Elle n’était pas sûre d’avoir vraiment envie de ce bébé, mais elle ressentit la pression de son mari, Mike, qui disait qu’il serait bon pour Sylvie d’avoir un frère ou une sœur sans trop de différence d’âge. L’argument était bon, mais Christine n’était pas convaincue qu’avoir un bébé par égard pour sa fille était une raison suffisante. Elle avait essayé de se persuader qu’il lui faudrait quelques mois avant de tomber enceinte, mais dès qu’elle s’est arrêtée de prendre la pilule, sa matrice privée est devenue un aimant aux cellules récemment combinées, ne lui laissant pas le temps de s’accoutumer à l’idée. Elle avait vu sa carrière stagner, et elle était spécialement découragée à l’idée de toute la fatigue à laquelle elle aurait à faire face, maintenant que Sylvie commençait à être autonome.

Pour faire le vide, elle focalisa sur la question suivante: « Description de la blessure » Christine avait senti le poids de la sphère de verre glisser entre ses fins doits savonneux et s’est figée, voyant le globe fragile échouer brutalement sur les carreaux de terre cuite. Elle était seule dans la maison et s’est dirigée vers l’évier pour changer l’eau du bocal à poissons, pour apporter un renouveau d’eau claire au poisson rouge, mais le voilà maintenant qui se frétillait, impuissant parmi les débris de verre, les cailloux colorés et les flaques puantes. Le premier reflex de Christine fut d’essayer de récupérer l’animal, mais elle s’arrêta net et poussa un soupir, se demandant s’il valait vraiment la peine de sauver l’existence pitoyable de cette vie confinée à quelques centilitres de liberté.

Elle enjamba les débris et le poisson qui maintenant sautait comme un pop-corn éclatant. Elle saisit une casserole vide du plan de travail et la remplit d’eau, puis tenta d’écoper le poisson du sol. C’était comme manier un savon tortillant avec des mains mouillées. A l’instant où elle réussit à l’attraper, elle se planta un tesson de verre dans la paume de sa main. Elle le jeta dans la casserole avec dégoût, et le poisson se délecta immédiatement de cette eau, goûtant de son doux salut.

Maintenant, un ruisseau de grenat s’était fait un chemin descendant de aa blessure à la paume jusqu’au poignet. Elle tenait en suspens sa main au-dessus de l’émail blanc de l’évier et regardait le sang tournoyer avec l’eau souillant un motif florentin vers le trou d’évacuation. Il était semblable à une tresse rousse capricieuse de sa coiffure à la Ninon qui se bouclait contre la blancheur crème de sa joue. L’éclat de verre s’enleva facilement, mais l’eau pénétra dans la plaie ouverte jusqu’à ce que la paume lancine. L’acte de sortir le verre la fit saigner encore plus. Tremblante et transpirante, elle enveloppa sa main dans une sopalin et la serra fort contre le souvenir de l’aquarium détruit. La plaie était large et béante comme la bouche d’un bébé affamé, et elle ne pouvait plus nier le besoin de points de suture.

*********

C’était un jour de repos pour Christine et Sylvie faisait la sieste. L’air vif d’automne dressait les poils épais sur les bras de Christine tandis qu’elle marchait jusqu’à la boîte aux lettres, son lourd squelette et son torse en forme de poire fendant la brume légère qui s’estomperait sous les rayons de l’après-midi. Les larges hanches de maternité, si typiques dans sa famille, amenaient les femmes à se dandiner plus qu’elle ne se déplaçaient avec sveltesse, et sa morphologie et métabolisme semblaient, maintenant qu’elle était enceinte, encore moins sous son contrôle.

Prenant garde à sa main bandée, elle libéra le courrier du jour de sa cage en métal et, après avoir feuilleté les factures et prospectus, elle ressentit un choc dans la poitrine en voyant la grande enveloppe qui lui était adressée en scripte gras en parafe. Elle décacheta soigneusement le paquet et lut la lettre sur les marches du porche.

Chère Christine,

J’étais tellement contente d’avoir de tes nouvelles. Tout ici se passe bien dans ma nouvelle résidence, et j’attends avec impatience de célébrer mon 86ième anniversaire cet automne. Ma hanche me donne un peu de mal, alors je suis limitée dans mes mouvements, et parfois j’ai besoin d’utiliser un déambulateur. Mais, j’ai bon espoir et j’ai rencontré des gens charmants ici. C’est un bel endroit et j’ai une chambre privée. Bien sûr, je serais ravie de te parler de ta grand-mère.

Claire, ta grand-mère, c’était un sacré numéro et une personne merveilleuse, je ne sais même pas par où commencer. Elle et notre frère Joseph étaient jumeaux. Il est né à midi et a pesé 4,3 kilos tandis que Claire est née à 17h30 et a pesé 1,8 kilos. Elle avait une tache bleue autour de sa bouche quand elle est sortie et ils n’ont pas pensé qu’elle survivrait, mais ma mère savait qu’elle pourrait y arriver et a fait tout ce qu’elle a pu pour la sauver. Quand Claire était malade ou fatiguée, elle prenait froid et cette tache bleue revenait autour de sa bouche. A cause de ça, nous devions tous aider aux taches ménagères, mais pas Claire.

Lorsque nous avons grandi, Claire et moi étions très proche l’une de l’autre. Nous aimions toutes les deux danser et nous avions beaucoup d’affinité. Nous avons travaillé ensemble, avec Marguerite, Régine et Stella au salon de beauté familial, géré par Joe. Une fois, Claire a dit à notre cousine, Catherine, qui avait travaillé au salon depuis plus de temps que nous, qu’elle faisait ses boucles tout de travers. Elle dit « Tes bouts ne sont jamais assez bouclés, alors ils dépassent toujours. Si tu boucles les bouts en premier, ce serait mieux. » Catherine n’aimait pas ça et a dit « Alors, maligne, montre-moi. » Et Claire l’a fait. Elle est devenue la meilleur « boucleuse » de Waterville, et elle me l’a enseigné aussi. Nous avions une grande clientèle.

Claire ne se sentait jamais très à l’aise avec les gens extérieur à la famille et elle ne se faisait pas d’ami facilement, mais elle nous avait. Tu sais, ils disent que les gens aux cheveux roux ont des caractères fougueux, mais Claire n’était pas du tout comme ça et elle détestait quand les gens supposaient qu’elle l’était. Elle était embarrassée jusqu’aux larmes quand les garçons la taquinaient en disant qu’elle était « chaude ». Heureusement, elle a rencontré Maurice, qui l’a traité bien . J’ai rencontré George environ un an plus tard à la patinoire, mais, bien sûr, tu ne l’as pas connu non plus. Un soir, Claire a dit que Maurice viendrait s’asseoir avec elle dans le salon, et George a demandé s’il pouvait venir aussi. J’étais tellement nerveuse, mais nous nous sommes tous assis ensemble et nous avons parlé et c‘était un grand moment.

Ton grand-père fumait pendant qu’ils se courtisaient, mais à l’époque, les femmes qui fumaient étaient des garces. Elle s’était habituée à l’odeur, alors ils fumaient des cigarettes ensemble, et si quelqu’un arrivait du coin de la rue, elle la lui repassait vite et il faisait semblant que c’était la sienne. Ça ne le gênait pas. En fait, je pense qu’il le trouvait passionnant qu’elle vive cela d’une façon rebelle. Ils ont continué à sortir ensemble pendant longtemps, mais il ne s’est jamais arrangé pour la demander en mariage. Il se contentait de dire, « Eh bien, si je me mariais, ce serait avec quelqu’un comme toi. » Mais, ça lui a suffi à Claire, et lui, il n’a jamais reculé. Il lui a donné un collier en filigrane argent avec une éclat de diamant qu’elle a gardé toute sa vie. Quand elle est morte, personne n’a su où il est passé, bien que j’aie quelques soupçons.

Quelques mois après que Claire et Maurice se soient fiancés, George m’a demandé de l’épouser. J’étais aux anges, alors nous nous sommes préparés à quatre pour ce double mariage. Nous nous sommes mariés le 2 décembre 1934. Claire portait une robe orangée-dorée en crêpe, ce qui était plus doux à son teint, et j’ai porté du blanc. Joe est arrivé en retard et s’est assis au fond. Ton grand-père, qui aimait les sports plutôt brutaux, s’était cassé peu avant l’orteil en jouant au hockey. Il étaité obligé de boiter à l’église, mais c’était un homme brave, et il a essayé de ne pas montrer la douleur. Après, nous avons tous pris le train à Portland et avons dormi dans un grand hôtel pour notre lune de miel. La maison a manqué à Claire au bout de deux jours, alors nous avons été obligés de raccourcir notre lune de miel et de rentrer chez nous. Après ça, nous avons toujours passé nos anniversaires de mariage ensemble, chez moi, ou quelquefois nous sommes sortis au cinéma.

Je suis tombée enceinte la première. Suzanne est née 17 février 1936. Et quand Claire est tombée enceinte, elle a dit, « Je ne vais pas avoir mon bébé sans que tu viennes m’aider. Alors, promets-le moi. » Alors j’ai assisté à la naissance de ses deux premiers, mais quand ton père est né, il n’y avait plus d’accouchement à la maison. C’était une bonne chose parce qu’elle est presque morte pendant l’accouchement du troisième. La délivrance ne venait pas.

Pendant la Dépression, elle a travaillé toute la semaine au salon de beauté, et, comme notre mère, n’avait pas beaucoup de temps en plus pour l’affection de ses enfants. Cependant, Claire était une cuisinière merveilleuse, et elle montrait tout son amour pour sa famille à travers ses tartes, maternant par les papilles gustatives. Ses pains à la cannelle étaient un vrai régal et ses gamins ont chanté en harmonie les louanges à ses pains à la cannelle. La plupart des gens faisaient des pains à la cannelle avec les morceaux restant de la pâte brisée. Elle s’est dit, pourquoi ne pas faire des pains à la cannelle sur une grande plaque de four avec la pâte brisée entière ? Tout le monde aimait ses recettes, mais elles ne venaient jamais d’un livre.

Claire et Maurice n’avait pas beaucoup dans leur maison, mais ils n’avaient pas moins que n’importe qui. Les tantes et les oncles qui n’avaient pas d’enfants les ont beaucoup aidés en achetant des petits plaisirs qu’ils ne pouvaient s’offrir autrement, une glace, une nouvelle paire de chaussures. Tante Louise surtout était toujours là pour eux, pratiquement une deuxième mère, celle qui donnait à ta grand-mère le courage de continuer, lui faisant penser à ce qu’elle avait à faire. Joe, son jumeau et âme sœur, était comme Louise, mais en pantalon.

Je t’envoie un paquet de coupures du journal qui retracent l’histoire du salon de beauté familial. J’aimerais pouvoir t’en parler en personne un jour. Je t’ai aussi envoyé toutes les archives que j’ai. Mon père a bien entretenu l’histoire de sa famille, et j’ai continué après lui. Il a été fier de ce qu’il a accompli. J’espère que tu ne trouveras pas ces articles ennuyeux. Après que tu as lu celles-ci, je n’en ai pas de copies. Peut-être que tu pourrais en faire faire.

Bisous,

Tante Jeannette

Christine feuilleta vite les pages de coupures et de certificats de naissance jusqu’à ce qu’elle tombe sur une page écrite à la main du nom de « Duclos » inscrit en haut. Les trois rubriques de « Nom », « Né » et « Mort » divisaient la page en trois colonnes. Sous « Philippe Duclos et Marguerite Drevet, mariés le 3 août 1886 » se déroulait une liste de vingt-deux noms, dates d’anniversaires et dates de décès avec une seule entrée laissée blanc. La main de Christine lancinait, et elle ressentit un poids énorme sur sa poitrine quand elle vit la vie de joies et de souffrances de son arrière-grand-mère résumée sur une page.

La douleur de chaque naissance et chaque perte lui traversa le cœur tout à coup comme un choc électrique, ciblant ce qu’en secret elle craignait le plus : la perte, la séparation. Son angoisse à l’idée de perdre Sylvie, et maintenant un deuxième, était désespérément paralysant. Quand elle se réveillait la nuit, elle trouvait ses bras tétanisés, se cramponnant à l’air, quand elle rêvait qu’elle tenait sa petite, la gardant à l’abri du danger. La simple pensée qu’une tragédie puisse survenir à son ange la mettait dans un état d’angoisse extrême. Pour continuer à vivre au quotidien, elle niait cette douleur enfouie peu profondément, jusqu’à ce qu’elle la submerge à travers cette preuve écrite de perte indéniable qu’elle tenait entre ses doigts.

Ses yeux étaient hypnotisés morbidement par le scripte noir en parafe qui appelait tout un chapelet de légendes familiales avec chaque nom. Elle identifia chacun des six couples de jumeaux. Un inventaire rapide démontra que seulement la moitié de ces enfants avait survécu jusqu’à l’âge adulte. Il y avait Marie, la première née, mais 1890 s’est révélée d’être une année difficile quand ses deux frères plus jeunes l’ont laissé enfant unique encore une fois. Trois autres noms passaient avant qu’elle ait enfin trouvé un compagnon d’enfance. Chaque année ou deux, les naissances ont été enregistrées, et avec autant d’indifférence, une malformation, une épidémie, une fièvre, un accident fournissait la date pour l’entrée finale. Il y avait les jumeaux, Felix et Eugene, qui sont nés sans œsophage et étaient condamné à mourir lentement de faim trois et cinq jours plus tard. Comment une mère peut-elle souffrir une telle impuissance ? Christine avait la tête qui tournait et ses jambes qui tremblaient pendant que les larmes coulaient le long de son visage et que la peur lui montait du creux du ventre. C’était la mortalité à laquelle elle devait faire face. Elle rentra à la maison, couvra la main blessée et cacha ses larmes sous la douche.

**********

Christine, Sylvie et Mike ont rempli une rangée entière dans l’avion lors de leur vol pour le Maine pour Thanksgiving. Sylvie dormait d’un sommeil tendu, la tête appuyée sur les genoux de Christine, les pieds poussant la jambe de Mike. Elle agrippait encore son lapin préféré. Les parents de Christine attendaient à la porte de débarquement quand ils sont enfin descendus de l’avion. Sa mère rayonnait et son père agitait les ses bras énergiquement, tout émus de revoir leur plus jeune petit-enfant. Christine remarqua que leurs cheveux s’étaient éclaircis et grisonnaient lentement, et queleurs tailles devenaient plus épaisses. Elle pouvait se voir dans les crevasses profondes qui ciselaient l’âge sur les traits de leurs visages. Les effusions de joie terminées, elle écouta le bavardage interminable de ses parents et toutes les dernières nouvelles de la famille. Elle dut parler plus fort que d’habitude pour que son père l’entende. Sa mère jaillissait, « Ginny attend encore un bébé, et Tante Shirley se rétablit bien de son intervention. Je n’ai pas encore eu de nouvelles de Linda, alors qui sait quand elle et les enfants seront capables de se montrer pour le dîner de Thanksgiving… »

Parmi les mots qui ricochaient à l’intérieur de la voiture, Christine regardait les grands pins ondoyer dans la paix du vent et souhaitait que Thanksgiving arrive plus tôt dans l’automne pour qu’elle puisse voir les couleurs flambantes et passionnées qui ornaient les collines. Maintenant, une couche fine de glace et de neige enveloppait la pelouse devant la maison de ses parents, mais des taches marrons se montraient encore par endroits. Quand ils sortirent de la voiture, Christine montra à Sylvie le bruit craquant que faisaient les feuilles givrées sous ses pas. Main dans la main, elles se baladaient, Sylvie riant du bruit inattendu, Christine riant de Sylvie, regardant le monde à travers ses yeux pour un instant. Après que les parents de Christine sortirent de la voiture, elle remarqua comment son père nécessitait plus d’énergie pour monter les marches devant la maison et comment le dos de sa mère se courbait sous la force du temps et de la gravité.

**********

Christine étudiait la ressemblance familiale tandis qu’elle scrutait la vieille photo de sa grand-mère accrochée au mur du bureau de ses parents, exactement comme elle l’était pendant sa jeunesse. Les yeux, le menton, les cheveux, elle les avait tous vus avant, mais aujourd’hui elle les examinait à fond sous un jour nouveau. Son visage familier était lisse et couleur crème par rapport aux tons marrons du portrait. Il y avait juste le soupçon d’un sourire sur ses lèvres, et ses yeux foncés regardait Christine timidement. Christine estima que la photo datait du début des années trente puisqu’elle se coiffait déjà en boucles à la Ninon et qu’elle portait une robe en coton avec un grand col.

Mike s’approcha d’elle par derrière et lui donna un baiser dans le cou. « Salut, ma belle. » Ils regardèrent la photo ensemble en silence, ses bras lacés autour de sa taille et le menton posé sur son épaule. « Tu es sûr que tu ne veux pas que je vienne ? »

« Non, ça va. Il faudrait emmener deux voitures, alors ça ne vaut pas vraiment la peine. Tu trouveras quelque chose à faire, j’en suis sûre. Rien que de digérer cette dinde est déjà une corvée. »

« Sans blague. »

Christine pivota dans les bras de Mike pour lui faire face. « Tu sais ce qui m’a semblé bizarre ? Pendant le dîner, Maman et Papa ont commencé à discuter du choix de leurs tombes au cimetière, avec une jolie vue sur la mare à canard, comme si c’était un appart ou quelque chose. »

« Eh bien, ils sont préparés. C’est mieux que d’être obligé d’avoir tout à faire le moment venu. »

« D’accord, mais c’est pas ça. Ça me semble simplement un sujet de conversation étrange pour le repas de Thanksgiving. Comme si être préparé les empêchera de souffrir. »

« Je ne pense pas que ce soit le cas. Ils ne veulent tout simplement pas être un fardeau pour vous, les enfants…Tu sais, Christine, ça arrivera un jour, pour eux plus tôt que plus tard. Et tu ne peux rien faire d’autre que de te préparer du mieux que tu peux. »

Christine poussa un soupir et a murmura, « Je le sais », en serrant Mike fort dans ses bras.

Christine repris son sac du lit de la chambre d’amis et descendit l’escalier où ses parents l’attendaient. Elle pris Sylvie sur un bras et le sac à langer dans l’autre tandis qu’ils se dirigeaient vers la porte pour rendre visite à Tante Jeannette.

*********

Sylvie s’était endormie dans la voiture non loin du cimetière.

« Nous resterons ici avec elle. Il fait trop froid pour sortir dans ce vent » chuchota la mère de Christine du siège passager de devant.

« Et toi, Tante Jeannette, veux-tu encore y aller ? » a demandé Christine.

« Oh, ça ira. J’aime sortir prendre l’air frais quand je peux. C’est pas si souvent, tu sais. »

Christine aida Tante Jeannette à sortir de la voiture et pendant qu’ils poursuivaient lentement leur chemin, Christine devint la béquille de la tante du côté de sa hanche faible. Bras dessus, bras dessous, Tante Jeannette peina contre le vent cinglant de novembre qui leur coupait le souffle et leur gelait le bout des oreilles.

« Tu sais, Christine, j’étais avec elle quand elle a disparu », a commencé à dire Tante Jeannette entre deux souffles.

« C’est vrai ? » a demandé Christine, invitant l’histoire.

« Quand Claire était très malade et à l’hôpital, c’était un mercredi après-midi. Et quelque chose m’a dit d’aller la voir. George travaillait les nuits, alors je l’ai réveillé pour lui dire que je devais aller lui rendre visite. Il a dit qu’il viendrait plus tard. » Tante Jeannette s’arrêta, se reposant un moment sur sa bonne jambe. « Quand je suis entrée dans sa chambre, j’ai pensé qu’elle dormait, mais ça me semblait étrange. La femme dans le lit à côté m’a dit ‘Elle va bien, elle vient de remonter des radios.’ Puis, je suis allée dans la salle des infirmières, et elles m’ont dit qu’elle allait bien. »

Frissonnantes, elles continuèrent. Christine aperçut plusieurs noms qu’elle reconnaissait sur la liste de la famille, éparpillés parmi les rangs du cimetière, comme si quelqu’un les avait semés comme des graines à germer.

« Je savais que Maurice était au travail, alors j’ai téléphoné à leur fille en premier, mais elle n’avait personne pour garder ses jumeaux. Alors, enfin, j’ai dit à l’infirmière d’appeler Maurice. J’ai veillé et prié. Mais personne n’est arrivé à temps. J’étais seule avec elle quand elle est morte. Puis, sa fille et Maurice sont arrivés tous les deux. Les infirmières continuaient à dire qu’elles ne s’y attendaient pas. Mais je le savais. » Tante Jeannette s’était redressée en disant cela et avait un air de satisfaction dans le regard, comme si elle partageait un secret avec Dieu. Tante Jeannette ne s’est pas donnée le mal de parler des détails comme le diabète ou l’alcoolisme, et pour Christine, il n’importait pas que certaines choses restent non prononcées. Elle avait trouvé ce qu’elle cherchait.

« La voilà. » Tante Jeannette indiqua une petite pierre parmi d’autres qui étincelaient au soleil de l’après-midi. La pierre de Claire leur retournait un regard fixe. Christine voulut dire « Bonjour » au rocher inanimé, mais elle se sentait ridicule devant sa grand-tante.

« Bonjour, ma sœur » souffla Tante Jeannette, comme si elle lisait dans l’esprit de Christine. « Ta petite-fille est venue te voir. Elle est belle, n’est-ce pas ? Si jeune. Elle me fait penser à quelqu’un que je connaissais. » Tante Jeannette jetta un regard brumeux dans la direction de Christine avec un demi-sourire.

La main de Christine était finalement libérée du pansement qui l’avait encombrée pendant si longtemps et la cicatrice lui faisait un peu mal dans la froideur du vent, mais elle oublis tout dès qu’elle ressentit voleter son utérus des premières sensations du bébé qui bougeait à l’intérieur de son corps. Elle ressentit un calme envahir son corps, comme des traits argentés sur un lac calm. Sa recherche l’avait emmenée jusqu’à ce morceau de sol gelé et l’avait laissée avec ses cheveux roux, les yeux bleus de sa fille, un menton dominant et un prénom pour son bébé-à-naître.

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