Colorful Prose

Faire le Vide - Anonyme

December 12th, 2006 by dani

La colère est une boule enfouie au plus profond de mon ventre, au centre de mon équilibre, la place où se cachent des secrets de la création. C’est une boule refoulée et complexe qui ressemble à une pelote de laine bleue, noire, rouge, niveau sur niveau de contrariétés, d’agressions, d’affrontements, d’incompréhension, d’injustice. Au fur et à mesure que j’écris, je contrains le bout de fil à voyager vers le haut, puis il descend le long de mon bras. Il sort par mes doigts à travers mon stylo, laissant ses traces courbées sur la feuille. La boule se déroule imperceptiblement dans un premier temps, mais avec de plus en plus de mots tricotés sur la page, la taille de la boule diminue peu à peu.

***
On me dit que j’ai couru le long de la maison pour me jeter dans les bras ouverts de ma mère le jour où elle est rentrée de l’hôpital. J’imagine la scène. Je ne me rappelle pas. Je n’avais que deux ans et demi. Ma mère me racontait plus tard que c’était le meilleur médicament au monde. Au départ, les médecins avaient soupçonné une hépatite, mais les examens sont revenus négatifs et elle n’arrivait pas à contrôler ses hallucinations.

Dans toute la logique que je possède en tant qu’adulte, je sais que je n’étais pas responsable de sa maladie, mais j’ai ressenti la culpabilité toute ma vie, telle qu’une petite fille tremblante à l’intérieur de moi-même. J’ai toujours pensé que la naissance d’un quatrième enfant l’a poussée d’une falaise psychique, même si personne ne me l’avait avoué. J’ai appris plus tard que ma mère prenait ses hallucinations pour des messages venus de Dieu pour lui faire comprendre que prendre la pilule n’était pas vraiment un péché, qu’elle n’était pas obligée de continuer à avoir tous ces bébés. A m’avoir, moi. Sauf que  j’y étais déjà.

Ils ont même fait des efforts pour cacher l’accident que j’étais, pour dissimuler le fait que je ne devais même pas exister. Et penser que toute ma vie, j’étais persuadée de l’envie qu’avaient mes parents d’avoir une autre fille pour arrondir la famille : deux garçons, deux filles–équilibrée. Quand, en rigolant, j’ai demandé à mère il y a peu de temps si j’étais un accident, j’ai ressenti immédiatement le malaise dans sa réponse. Elle a répondu qu’elle n’a rien prévu à l’égard de ses enfants et que Dieu les lui avait envoyés. Je me suis retournée pour qu’elle ne voie pas le choc dans mes yeux. Parfois, je souhaite qu’elle m’ait menti pour maintenir le mythe confortable. Après, pour m’enfoncer encore plus, mon grand frère m’a raconté qu’elle a pleuré pendant des jours et des jours quand elle a appris qu’elle était enceinte de moi. Je n’aurais pas dû être étonnée d’apprendre le contraire, mais la culpabilité m’est encore rentrée dedans comme une locomotive. On dit parfois que le fait d’être une « surprise », c’est comme assister à une soirée à laquelle tu n’as pas été invité, même si tes manières sont impeccables. Tu restes quand même à l’extérieur.

C’était le printemps de mes 18 ans et j’étais éperdument amoureuse, hypnotisée, au point de me moquer de toute autre chose, mes parents inclus. Ma perception était totalement déformée pour correspondre à celle de mon amoureux. Rien d’autre ne comptait pour moi, et j’étais devenue une autre personne, une toxicomane de l’amour. Mes parents détestaient le garçon que mon cœur avait choisi et même s’ils avaient leurs raisons plutôt justes, ce conflit était devenu un terrain propice pour la crise d’adolescence.  Je leur ai fermé la porte de mon âme. Je ne leur parlais plus de ce qui m’importait par crainte d’être critiquée et jugée, de ressentir encore de la culpabilité.

Les critiques se multipliaient ; je rétorquais  par le silence. Quand je n’étais pas au téléphone, je me réfugiais dans ma chambre. J’écrivais furieusement dans mon journal intime, à en déchirer les pages avec mon stylo. Elle écoutait mes conversations téléphoniques d’une pièce plus loin, voire sur un autre combiné. Elle m’envahissait dans la salle de bain sans prévenir parce qu’elle me croyait boulimique. Elle a même lu les pages secrètes de mon journal où je me livrais entièrement. J’ai soupçonné ses transgressions et j’ai écrit expressément des choses terribles et blessantes, espérant, face à mon mutisme, qu’elle trouverait mes vrais sentiments de frustration dans cette boîte de Pandore. Elle n’avait pas le droit de m’espionner, mais elle justifiait ses actes et apaisait sa conscience en se persuadant qu’elle était très inquiète à mon sujet. C’était peut-être le cas, mais elle semblait beaucoup plus inquiète par le fait de perdre son contrôle sur moi et non pas par mon état d’esprit.

Un jour lors de ses interdictions répétées, j’ai senti la colère bouillonner des profondeurs de mon corps et j’ai cherché à m’enfuir. Elle m’a poursuivie ; elle a bloqué mon chemin. Je ne pouvais plus me contenir. J’ai hurlé, j’ai crié mon désespoir. « Je te déteste ! Je te déteste ! Laisse-moi tranquille !» Je me suis jetée par terre, devenue animal sauvage. J’ai rendu toute ma colère avalée à travers des cris assourdissants. Je ne voulais plus être coupable d’exister. Je voulais qu’elle me voie et m’accepte réellement telle que j’étais. Un cri primal qui a fait la rupture définitive entre fille et femme.

Peu après, ma mère est encore rentrée à l’hôpital et son départ m’a soulagée Ma rébellion avait de nouveau cassé quelque chose en elle qui n’a été que rafistolé temporairement. J’espérais malgré moi que les docteurs découvriraient notre disfonctionnement, notre mal-être, et qu’ils nous donneraient une cure miracle, ou au moins une recette de guérison, comme pour la soupe de légumes : faire cuire lentement à feu doux, en remuant occasionnellement. Rien n’a changé. En fait, tout a empiré. J’étais funambule, ne pouvant plus rien dire ou faire qui pourrait heurter les sensibilités de ma mère, par ordre de mon père.

J’ai écrit pour m’exorciser.  J’ai même rédigé un essai pour mon cours de composition qu’elle a encore trouvé « par accident » au sein de mes cahiers, comme par magie. C’était encore un coup dur pour elle. Le regard des Autres lui a toujours pesé comme du plomb, courbant ses épaules et son dos involontairement autour de son cœur, comme le pétale d’une fleur fanée. Je l’ai condamnée à une honte publique devant tous mes professeurs qui jugeaient sa capacité maternelle. Elle était fatiguée de materner, épuisée par les trois premiers. Elle m’a lancé carrément, « C’est toi qui me rends folle ! » Après, consciente du mal qui avait été fait, elle se contentait de dire que ce n’était rien qu’une expression sortie en toute banalité, mais elle l’avait exprimé avec tant de vigueur que j’ai compris qu’elle le croyait réellement. Je ne l’ai jamais oublié et encore moins pardonné. J’ai approché mon père pour lui exprimer l’injustice de cet acte, mais comme toujours, il a choisi de protéger ma mère. Cela non plus, je n’ai pas pu l’oublier et, à ce moment là, je ne me suis jamais sentie plus seule face au monde.

Son état a empiré de nouveau et elle voyait son image à la télé, mais elle était juste assez lucide pour se rendre compte de l’impossibilité de la situation, ce qui rajoutait encore à sa confusion. Le soir, elle regardait la soupe dans son assiette mais son esprit tournait tellement vite à l’intérieur d’elle-même qu’il lui était impossible même de formuler des mots. Le bouillon rouge tomate était devenu le sang du Christ. Le lait lui rappelait sa culpabilité de ne pas m’avoir donné le sein.

A minuit, en revenant du cinéma, j’ai ouvert la porte de la maison très doucement pour ne pas réveiller mes parents, mais les voix la gardaient éveillée et elle m’a appelée. En allumant, j’ai remarqué que tous les couteaux avaient été enlevés de la barre magnétique de rangement sur le mur. L’arsenal était sans défense. A son chevet, elle m’a suppliée de lui pardonner avec une voix tremblante et elle m’a avoué qu’elle avait enfin compris mon point de vue. Elle m’a dit que j’avais raison d’avoir des convictions et un sourire a enfin chauffé mon visage. J’ai été soulagée d’avoir réussi à faire une connexion, aussi fuyante soit-elle. Mon père nous regardait avec des yeux fatigués et a dit qu’elle devrait essayer de dormir un peu. En la rassurant, j’ai tortillé ma main souple pour me dégager de sa prise. Le lendemain, mon père l’a emmenée à l’hôpital psychiatrique avant même que je me lève. Ce qui me semblait être un moment de lucidité était la folie perpétuelle pour mon père. Mais c’était lui qui avait dû cacher les couteaux après qu’elle eut  essayé de mettre fin à ses jours.

Une fois que les médicaments eurent agi, tout est revenu à la normale : camouflage et négation. Sauf un tic qui la trahissait, surtout quand elle était nerveuse. Le côté droit de sa bouche se rétractait spasmodiquement, comme pour faire un demi sourire. Six mois après je me suis enfuie vers l’université, la laissant avec son angoisse de séparation, revenant seulement par nécessité. Même pendant ces rares occasions, je ne lui parlais jamais de mes vrais sentiments ou pensées par peur de sa réaction. J’ai avalé mes mots par déférence à la matriarche. A l’école, j’ai étudié la psychologie et la littérature : j’ai voulu comprendre ce qui s’est passé dans sa tête et j’ai voulu écrire pour me vider de cette expérience malsaine. Je voulais réinventer la mère que je n’ai pas eue : une mère qui donne tout d’elle-même pour ses enfants et qui ne se rend même pas compte de l’amour qu’elle donne parce qu’il jaillit en profusion tout naturellement. C’était la mère que je voulais devenir. L’opposé.

Aujourd’hui, les souvenirs de mon passé m’inondent et demandent réconciliation. J’avais poussé ces choses de ma conscience pour protéger la petite fille anxieuse et claustrophobe qui cherchait à s’échapper en creusant à travers les murs intérieurs de mon âme avec ses ongles. J’ai retrouvé mes vieux journaux intimes et je relis les mêmes passages blessants d’il y a vingt ans. A l’intérieur, je reconnais mon écriture, mais parfois je ne me souviens plus du tout des événements décrits ou même de mes perceptions. Comme la mémoire peut être inconstante quand elle essaie de vous protéger ! Je me sens comme une gosse qui perd des morceaux d’un puzzle et puis, déçue, ne se rend compte du vide qu’à la fin. En oubliant ces choses qui m’importaient tellement à l’époque, est-ce possible d’avoir perdu ce que j’étais et celle que j’ai voulu devenir ? Alors j’ouvre un vieux journal avec des pages vides à la fin et j’écris pour ne pas oublier. Ce besoin me pousse à écrire pour me conserver et pour me retrouver, pour rechercher le pardon et l’approbation que je poursuis depuis mon enfance. Le pardon d’avoir existé, c’est trop demander, et c’est enfin le moment de profiter de ce bel accident qu’est ma vie.

***

A la rencontre d’un nœud, je marque une pause, parfois un refus indéterminé, puis insiste en tiraillant doucement, jusqu’à ce que la colère se défasse, relâchée et remorquée, parfois avec le nœud, maintenant inoffensif, toujours incorporé, marquant l’endroit de ma colère, comme un point précis dans le passage du temps. Et enfin, j’arrive au bout du fil. Il ne reste plus qu’un vide à l’intérieur de moi-même à remplir avec du pardon.

Share and Enjoy:These icons link to social bookmarking sites where readers can share and discover new web pages.
  • blinkbits
  • BlinkList
  • Blog Memes
  • blogmarks
  • co.mments
  • connotea
  • del.icio.us
  • De.lirio.us
  • digg
  • Fark
  • Fuzz
  • feedmelinks
  • Furl
  • LinkaGoGo
  • Ma.gnolia
  • NewsVine
  • Netvouz
  • Nuouz
  • RawSugar
  • Reddit
  • Scoopeo
  • scuttle
  • Shadows
  • Simpy
  • Smarking
  • Spurl
  • TailRank
  • Tapemoi
  • Wists
  • YahooMyWeb

Posted in Writers' Workshop Collections - 2006 (French) |

Leave a Comment

Please note: Comment moderation is enabled and may delay your comment. There is no need to resubmit your comment.


Bloggers for Darfur

Recent Posts

Pages:

Categories

Archives

Search

Meta: