Colorful Prose

La Maison - Andrée CLOT

October 16th, 2006 by dani

C’est une maison que toi, la mère, tu as voulue avec acharnement et opiniâtreté, maison solide en pierre, le toit y compris, maison de famille disais-tu.

Accotée au nord à cette montagne qui te défiait, bien assise sur un replat de terrain. Au sud, une terrasse surplombe la combe, espace privilégié pour prévoir le temps, suivre l’évolution du soleil et des saisons.

La terre est rude dans ce pays perdu, âpre et beau, loin de toute civilisation, au bout du monde.

Le soleil écrasant en été, l’automne avec sa palette de couleur, la blancheur craquante de l’hiver, la transparence rosée de l’air au printemps l’enveloppent et la transforment tout au long de l’année, rythmant le travail de la terre et des animaux.

C’est la vie que tu as voulu accrocher là avec entêtement et persévérance. Chaque parcelle de terrain dépierrée par toutes les mains disponibles pour mettre en culture le seigle ou le blé.

Tu agrandissais la propriété pour tes enfants, en fait, pour l’aîné qui devait reprendre l’exploitation comme la coutume paysanne le voulait.

De cette situation élevée, ton œil exercé apercevait le facteur bien avant d’en entendre le pas. Rien n’échappait à ton attention, même la nature par son silence t’annonçait les visiteurs.

C’est une maison tapie, mystérieuse, avec plusieurs issues. La porte principale donnant sur la terrasse, porte de réception, de sortie le dimanche, de vêtements propres et parfumés. Porte réservée aux visites, fermée le soir et aux importuns par un verrou qui grince et claque. Une autre porte, dérobée celle-là, rapiécée de bois, s’opposant par des grognements obstinés au souffle du vent opiniâtre l’attaquant sans relâche. La nuit, on la barrait avec un étai en bois. Elle servait à la vie de tous les jours, la vieille porte de l’ouest. Elle recevait la noix, la châtaigne, l’amande, le grain, le fagot. Gens et bêtes en usaient indistinctement ; seule la mort n’était jamais passée par elle. Se succédaient alors les pièces de service. Celle à la cheminée destinée à la pâtée des cochons et des chiens ; puis la réserve à foin servant à mûrir le fromage, conserver le pain et nourrir les lapins.

Deux marches dont une en bois qui résonne précèdent la souillarde, lieu de rencontre des ustensiles servant à la cuisine, propres ou sales, des faisselles égouttant le lait caillé, des légumes attendant l’épluchage, des volailles prêtes à plumer. L’exhalaison fade des entrailles encore chaudes du gibier fraîchement dépouillé envahit aussi l’espace.

Trois marches à descendre encore pour arriver dans la pièce la plus importante, pièce avec sa grande cheminée où se consume le bois et fument les jambons. C’est une pièce conviviale, bruissante et odorante, avec un plancher en bois ; accrochée aux poutres sèche la charcuterie. On y perçoit le remue-ménage de la famille trotte-menu dans les caves et le grenier. En son centre, une immense table y accueille la maisonnée et les visiteurs. Un grand tiroir à son bout héberge le pain, le sucre et les couteaux ; un autre plus petit sur le côté contient, lui, les cartes à jouer, un cahier de recettes et quelques petits trésors réunis au fil du temps. Le travail y était distribué   à  chacun.   Le matin,  le  soin  aux   bêtes,  puis   le  petit
déjeuner, les tâches à l’extérieur, le repas à midi vite expédié, la garde du troupeau dans les différentes jachères ; aucune vacance. Les différents travaux accomplis, le soir, dans les draps rugueux le sommeil vous prenait sans tarder.

Cette pièce à vivre, cœur de la vie, de la mort aussi, lieu de mise en scène du déroulement des journées que tu ordonnais en maîtresse-femme. Cadre des joies et des peines, de tragédies enfouies pour la petite fille de cinq ans chargée d’éplucher les légumes que tu cuisinais en rentrant des champs.

Toi, la femme attentive à tout ce qui se passait autour de toi, comment pouvais-tu ignorer le chagrin de ta fille qui venait de subir le jeu du frère aîné la laissant atterrée, paralysée de honte et de douleur, les joues humides de larmes. Il n’est pas possible que tu n’en aies pas vu la trace. Comment as-tu pu laisser se perpétrer et se perpétuer un tel acte interdit et indicible ? Tu n’es plus là pour répondre à mes questions, ton souffle s’est éteint dans cette pièce à vivre.

L’odeur qui s’y trouvait et le bruit du verrou ont ravivé ma douleur avec une acuité insoutenable.

Maintenant la maison est fermée comme le sont mon cœur et mon corps.

Par son acte volontaire, ton fils t’avait précédée de quelques années.

Toi l’absente, si présente dans ma douleur, pourras-tu soulever cette barre qui m’étouffe ?

Share and Enjoy:These icons link to social bookmarking sites where readers can share and discover new web pages.
  • blinkbits
  • BlinkList
  • Blog Memes
  • blogmarks
  • co.mments
  • connotea
  • del.icio.us
  • De.lirio.us
  • digg
  • Fark
  • Fuzz
  • feedmelinks
  • Furl
  • LinkaGoGo
  • Ma.gnolia
  • NewsVine
  • Netvouz
  • Nuouz
  • RawSugar
  • Reddit
  • Scoopeo
  • scuttle
  • Shadows
  • Simpy
  • Smarking
  • Spurl
  • TailRank
  • Tapemoi
  • Wists
  • YahooMyWeb

Posted in Writers' Workshop Collections - 2003 (French) |

Leave a Comment

Please note: Comment moderation is enabled and may delay your comment. There is no need to resubmit your comment.


Bloggers for Darfur

Recent Posts

Pages:

Categories

Archives

Search

Meta: