Le chant d’une Sirène ! - Jean CAMPION
dani
Ca fait pourtant bien longtemps que je ne crois plus aux Sirènes. Devrais-je admettre que je m’étais trompé ?
Pendant la période des vacances, j’avais pris l’habitude de débuter ma journée en me promenant le long de la grève. J’y avais trouvé un endroit idéal, tranquille, propice à mon besoin d’évasion et j’y avais élu domicile.
Ce matin-là, j’étais un peu fébrile, en me dirigeant vers la petite crique. Pourquoi ?… Je ne saurais le dire. J’aimais cet endroit calme et presque intemporel, endroit qui m’était devenu, au fil des jours, si familier… Je m’y donnais souvent rendez-vous égoïstement. Allongé sur le sable fin, je me prenais alors à rêver, laissant mon imagination vagabonder à sa guise. Je me laissais emporter par une sorte de griserie mentale qui se mêlait aux senteurs iodées venues du large. Le ressac de mes pensées venait buter sur les à priori de mon quotidien, comme les vagues léchant inlassablement le rocher de granit rose dressé en avant garde à dix pas de la falaise. Il devait y avoir similitude entre l’agitation de cette nature sauvage et le roulis de mes pensées confuses.
Mes sens endormis par l’accumulation de mes déconvenues, retrouvaient alors leurs destinations premières. La brise légère venant effleurer ma peau devenait caresse sensuelle. L’odeur entêtante des goémons aguichait mon odorat paresseux et…, j’allais dire, blasé.
Toutes ces sensations, j’aimais les retrouver, les savourer et régulièrement les mettre en mémoire au plus profond de mon subconscient !…
Au moment où j’allais glisser mes pas dans le sable fin, je m’arrêtais brusquement, contrarié et presque en colère.
Elle était là, allongée, à demi nue sur le sable, squattant mon espace habituel. Venue du large ou d’ailleurs, elle venait me voler, sans y être invitée, mes petits plaisirs habituels. Ressentait-elle les mêmes voluptés, les mêmes griseries ? – Je me pris à jalouser le satin de sa peau féminine qui, sans nul doute, devait vibrer avec plus de sensualité que la mienne au moindre attouchement de la brise matinale.
Mais elle était si belle, se délectant apparemment de tout ce que j’avais cru bon de m’approprier, que j’eus un mouvement de retrait. Il aurait été indécent de la déranger. Je me contentais de m’asseoir en haut de la sente pour ne pas l’effaroucher en lui révélant ma présence. J’aurais aussi pu remettre à plus tard ma visite à la crique et me retirer sur la pointe des pieds, mais j’étais subjugué par le spectacle charmant qu’elle m’offrait. Elle avait envahit mon espace ?…Eh bien, j’eus brusquement envie de le partager avec elle !….
Je ne regardais plus la mer, ni les mouettes faisant du rase mottes sur le fil des vagues. Je ne voyais que ce corps de femme, ou de Sirène, qui s’offrait à mon regard. Je fermais les yeux pour mieux mémoriser cette sensuelle apparition. Un trouble indéfinissable s’était emparé de moi. Je me laissais bercer par cette houle nouvelle. Je fis un rêve !…
L’Eve qui avait emprunté mon Jardin d’Eden, était devenue tentatrice. Elle s’était redressée. Elle secouait la tête de gauche à droite pour chasser le sable de ses longs cheveux roux. Même ce geste si banal était devenu sensualité. Ses jolis seins, à peine retenu par le haut de son bikini, oscillaient avec grâce, comme le balancier de la vieille pendule qui trône dans mon salon. Ils commençaient à rythmer, de minute en minute, les vagues de désirs de moins en moins inconscients qui s’emparaient de moi. Je ne lui en voulais plus. J’avais envie de la remercier de son intrusion. Elle animait avec tant de grâce mon espace !
Aussi curieux que moi, le soleil tout à l’heure encore à l’affût derrière la pointe des Guêts, n’avait pas hésité à darder quelques rayons malicieux sur ma créature de rêve, qui devenait, comme par magie ombre et lumière. Il se faisait un malin plaisir à souligner ainsi les galbes de sa féminité. Il était devenu mon complice, en mettant en relief les charmes encore cachés de ce corps offert à ma convoitise.
Féline, elle s’était levée d’un bond. Son regard s’était posé sur moi. J’étais découvert ! Elle n’allait tout de même pas me chasser en me prenant pour un vulgaire voyeur ? Qu’y avait-il de mal à contempler cette beauté que le Ciel avait bien voulu mettre sur mon chemin ?
Non ! Je pouvais être rassuré. Elle me faisait signe d’approcher de la manière la plus naturelle du monde. J’accédais à son invite en essayant de cacher le trouble trop visible qui s’était emparé de moi. Son sourire était engageant… Aucune perversité dans son regard… Elle paraissait aussi désireuse que moi de lier connaissance. Le hasard avait bien fait les choses : nous nous sentions déjà complices.
Qu’il est long le chemin qui sépare deux êtres en quête de découvertes !… Qu’il est parfois perturbant ! … J’étais à la fois impatient de concrétiser ce premier contact et bouleversé au point d’avoir envie de m’enfuir comme un intrus débusqué aux premiers assauts de ses rêves. Elle dut comprendre mon hésitation. Elle m’avait aidé à faire le chemin qui nous séparait et elle était maintenant si proche de moi que je sentais tous ses parfums de femmes venus me prier de ne pas reculer. L’aurai-je voulu que je ne l’aurais pas pu . Elle était devenue pour mes sens source chaude, prélude inattendu de mes désirs inavoués. Ses caresses étaient porteuses de tous les frissons. Ses baisers au goût de miel attisaient mes ardeurs. Sans que nous ayons eu besoin de nous communiquer nos attentes, le charme avait opéré !… Tout était enchantement dans nos gestes amoureux. Je sentais mon cœur chanter contre le sien. Les mots étaient inutiles. Nos corps connaissaient par cœur la mélodie du bonheur que nous avions entrepris de fredonner ensemble.
Le rêve s’était tout à coup évanoui. Ma Sirène avait replongé dans l’océan de mon oubli. Il ne restait plus sur la plage que l’illusion de la marque creusée par nos deux corps qui auraient pu s’y aimer. Des sillons de bonheurs partagés, dessinés dans le sable, me faisaient penser que les vagues de nos élans s’étaient confondues au ressac de la mer.
Puisse la marée montante me ramener, même en rêve, par un beau matin d’été, cet amour fugitif que je n’attendais pas…
Amour et hasard ?…. Illusion ou réalité ?… Ma douce inconnue, réelle ou virtuelle, m’avait redonné le goût d’aimer !
Posted in Writers' Workshop Collections - 2003 (French) |






























