Colorful Prose

Le Secret des Prunes Sauvages

October 10th, 2006 by dani

Je peux encore sentir la douceur des prunes sauvages qui poussaient dans ton jardin quand nous étions trop jeunes pour savoir si nous serions amis. L’arbre était tellement chargé de fruits que le poids en tirait les branches vers le sol pour former les murs de notre sanctuaire. Nous étions contents, cachés tout l’après-midi à l’intérieur de notre igloo de verdure, toi assis sur une branche, face à la route, moi sur une autre, face au champ. Notre conversation innocente remplissait notre refuge-caverne ; la chair douce des prunes au goût âpre remplissait nos ventres. Le fruit était réchauffé par le soleil et tellement éclatant de promesses que la peau lisse et soyeuse explosait d’un « pop » quand on mordait dedans. Le jus coulait le long de nos mentons bronzés ; la poussière s’accrochait à nos mains collantes.

Je cherchais ta compagnie dans les ombres, toi, le garçon d’à côté, aux cheveux blonds roux et au nez soupoudré de taches de rousseur. Mes sentiments envers toi n’ont jamais été amoureux, mais, d’une certaine façon, je me sentais rassurée de me retrouver auprès de quelqu’un qui partageait la même rue, quelqu’un venu au monde juste sept jours après moi, un compagnon de circonstance. Une enfance pittoresque, vue de l’extérieur, diraient certains.

Mais, ton bégaiement te trahissait. Quelque chose t’empêchait de raconter…T’interdisait de crier ton martyre…Te contraignait à contrôler chaque syllabe avant de t’affirmer.

Un jour, j’ai compris ton secret.

Ton père ignorait que je t’attendais sous le saule pleureur quand il te jeta dans les escaliers, sa voix retentissante remplie de whisky et de fureur. Le tapis à longs poils orange amortit ta chute, tandis que tu dégringolais marche après marche. Avant même de pouvoir ressentir la douleur piquante, tu te relevas de la dernière marche et tu te précipitas vers la sécurité de l’extérieur, la porte métallique à ressort ponctuant ta sortie d’un claquement. Je sortis de ma cachette pour m’avancer vers toi. Bien qu’essoufflé, tu avais un visage d’acier d’une pâleur mortelle. Ta chemise ouverte laissait découvrir les bleus et les brûlures. La douceur des prunes t’aida à avaler l’amertume de tes larmes.

Un jour, tu as compris mon secret.

Je me trouvai coincée dans la grange remplie de foin et de sciure, mon poignet enserré dans une prise de fer, mon oncle me collant juste d’un peu trop près. Tu vis la crainte dans mes yeux, comme celle d’un faon figé devant le faisceau des phares d’une voiture. « Non, elle ne peut pas venir jouer maintenant. »

Avec des yeux vides, je te regardai faire demi-tour et t’éloigner en donnant des coups de pied dans les pommes de pin tout le long du chemin.

Je passais des heures dans ton jardin pour éviter les caresses qui me transformaient en pierre…Regardant les fleurs immaculées de ton côté de la rue…Me cachant parmi les prunes sauvages. Mes yeux n’étaient pas rouges et gonflés à cause du rhume des foin, comme le pensait ma mère.

Le matin où ton père et mon oncle allaient partir ensemble pêcher, nous jouions dans le bateau en bois délabré qui reposait sur sa remorque, tandis que ton père le chargeait de hameçons et de lignes, d’appâts et de bière. Dans le tas d’affaires se trouvaient deux gilets de sauvetage à moitié enfoncés sous un siège et qui sentaient le moisi. Mon oncle n’était pas encore arrivé et ton père était en train de chercher d’autres choses dans la maison. Après un moment d’hésitation, tu saisis un des gilets et me le remis discrètement. Tu arrachas l’autre de sa place, sautas par-dessus bord et dévalas à toute vitesse le chemin qui menait derrière le vieux poulailler. Je m’élançai derrière toi, immédiatement consciente de ce que nous faisions. Un trou sous la tôle laissait juste assez de place pour qu’un petit enfant se glissât sous le plancher. Nous sentions l’odeur de la terre moite et fraîche sous la puanteur de volaille, pendant que nous rampions lentement vers le poteau central qui soutenait la structure. Là, nous attachâmes nos deux gilets de sauvetage l’un à l’autre, autour du poteau, comme une camisole de force orange, et nous nous traînâmes vers la lumière du jour. Je te suivis à toute vitesse jusqu’au prunier. Essoufflés, nos cœurs martelant nos côtes, nous prévoyions déjà la punition qui nous attendait sûrement et nous ressentions la jubilation espiègle des bêtises avant qu’elles ne soient découvertes. Nous savourâmes notre petit déjeuner de prunes, les mains couvertes de boue séchée.

Soudain, tu te retournas et me regardas droit dans les yeux :

- N-n-n-ne dis rien.

- Je dis rien si tu dis rien.

Notre pacte fut scellé.

Le lac, large et peu profond, cachait de nombreuses roches et de dangereux courants. Ce jour là, un soleil violent transperçait les eaux même les plus sombres et son miroitement sur la surface ondulante aveuglait. Les cormorans, spectateurs indifférents, furent les seuls témoins du naufrage ; la tragédie qui avait pris leurs vies resta vide d’explication. Au milieu des larmes et des regrets de tous, toi et moi savions que Dieu partageait notre secret et qu’Il nous souriait. Pour nous, la vie a continué.

Nous avons ainsi fui tous les deux aussi loin que nous le pouvions, mais dans des directions opposées. A l’époque, je n’imaginais pas que tu me manquerais, mais maintenant, je me demande souvent quel chemin de vie tu as emprunté. Tu reviens me voir même dans mes rêves, toi mon complice silencieux, qui ressemble toujours au garçon de sept ans qui vola les gilets. Tu dois ressembler à ton père maintenant. Bégayes-tu toujours? As-tu préservé la place que j’occupais dans ton enfance ou cela s’est-il estompé avec l’âge, éclipsé par des amantes et des enfants?

J’ai planté un prunier dans mon jardin. Je m’assieds sous ses branches les jours paisibles de printemps, devant un soleil couchant ; l’arôme de ses fleurs me propulse, malgré moi, dans l’enfance. Je me suis échappée du territoire sauvage de notre enfance, choisissant comme toi de planter mes racines sur un terrain vierge et fertile. Au lieu de ta compagnie, je me contente du bruit naïf de la peau lisse qui éclate sous ma dent et de la douceur du jus dans ma bouche, pour soigner mes blessures.

Share and Enjoy:
  • blinkbits
  • BlinkList
  • Blog Memes
  • blogmarks
  • co.mments
  • connotea
  • del.icio.us
  • De.lirio.us
  • digg
  • Fark
  • Fuzz
  • feedmelinks
  • Furl
  • LinkaGoGo
  • Ma.gnolia
  • NewsVine
  • Netvouz
  • Nuouz
  • RawSugar
  • Reddit
  • Scoopeo
  • scuttle
  • Shadows
  • Simpy
  • Smarking
  • Spurl
  • TailRank
  • Tapemoi
  • Wists
  • YahooMyWeb

Posted in Prose (French), Writers' Workshop Collections - 2003 (French) | 2 Comments »

2 Responses

  1. Babycakes Says:

    As-tu vraiment un prunier dans ton jardin?
    Ta prose est empreinte de nostalgie mais elle finit plutôt bien, elle est à l’image de la vie!

  2. dani Says:

    Non, je n’en ai pas, mais mon voisin d’enfance, si.

Leave a Comment

Please note: Comment moderation is enabled and may delay your comment. There is no need to resubmit your comment.


Bloggers for Darfur

Recent Posts

Pages:

Categories

Archives

Search

Meta: