Colorful Prose

Les joies de la douleur – JSS

October 16th, 2006 by dani

En 1990, après une longue période de convalescence, je m’ouvrais à nouveau à la vie. J’étais encore jeune et avais énormément d’amour à donner. Ainsi, je fis la connaissance d’un homme dont je tombais éperdument amoureuse. Ce fut comme un ouragan. Dès notre rencontre, ce fut l’osmose car rien ne nous séparait, nous aimions et avions le plaisir de recevoir, de marcher, de danser, d’écouter de la musique et surtout de faire découvrir à l’autre différentes formes de cultures. Un seul regard suffisait à cette époque pour nous comprendre.

Je possédais plusieurs chiens et lui n’en voulait pas, pourtant il se prit d’amour pour eux, surtout pour la petite dernière. Cet attachement fut une joie en soi mais nous prépara à beaucoup de douleurs. J’en fis l’expérience très vite car j’en perdis deux. L’une dans des circonstances inattendues et l’autre, l’âge étant là, nous quitta de sa belle mort.

Est-ce un hasard ou pas, mais un jour, au bout de neuf mois de notre amour, enfin je le croyais, nous fîmes l’acquisition d’une voiture (un rêve de jeunesse enfin réalisé). Elle fut baptisée « notre bébé » parce que cela représentait pour nous l’accouchement d’un enfant que je ne pouvais lui donner. Première douleur dans la joie.

Il y avait un plaisir indicible dans le fait de l’entendre se lever la nuit pour la regarder et surtout de voir sa joie, la faisant essayer à son meilleur ami et frère à la fois. J’avais une rivale mais quel plaisir de constater que cet homme, qui semblait tellement meurtri, s’ouvrait à la vie et était heureux de s’accomplir et enfin pouvait réaliser un de ses rêves. Il ouvrait ses ailes et devenait un homme-oiseau qui s’envolait de plus en plus haut.

D’autres joies nous furent données. Il devînt le parrain d’une merveilleuse fillette que nous avons aidé à élever, vue marcher et grandir auprès de ses parents. La naissance de « notre » petit-fils compensa la perte de mon emploi . Nous eûmes aussi la joie de découvrir un lieu où notre avenir semblait tracé.

La découverte de ce hâvre de paix se fit un jour de printemps. Tous nos sens furent mis en éveil ; ce champ de pâquerettes nous souhaita la bienvenue. La joie de notre chienne lorsqu’elle se roula dans l’herbe alors que la vie semblait la quitter peu à peu finit de nous convaincre à acquérir cette propriété. Notre décision fut prise : « Ici nous finirons nos jours ». Nous la baptisâmes « notre nid d’amour ».

Ce bonheur me coûta parce que je quittais mes enfants, mes amis, la chance de retrouver du travail et bien d’autres choses dans une douleur silencieuse.

Au fil des jours, ce fut un plaisir de voir notre petit-fils, avec son papy, écouter la nature, découvrir les sous-bois, courir dans les feuilles mortes à l’automne, partir sur le chemin à la rencontre de la « lune grosse, belle et jaune »…

De plus, la faune sauvage que nous protégions accentuait cette joie, mais l’ouverture de la chasse nous rappelait la douleur de ce bonheur éphémère et artificiel. Nous continuâmes cet exercice plusieurs années. En parallèle, la saison des fruits nous rendait radieux. Le plaisir de recevoir nos amis, de faire la cueillette des fruits, la confection des confitures et des gâteaux, les odeurs et la satisfaction de faire plaisir à chaque fois que nous en offrions. La fierté de mon conjoint lorsqu’il disait qu’il avait une femme exceptionnelle confirmait ce bonheur.

Il y eu aussi le chantier. Les modifications apportées à notre petite maison par le biais de matériaux longuement recherchés en ont fait une maisonnette hors du commun. Nous étions bien malgré le manque de confort. Ceci était vite oublié dès lors que nous sortions dans cette nature qui nous prenait à bras le corps.

Puis une grande période de souffrance débuta : d’abord la mort de notre chienne et enfant à la fois, la veille de la fête des mères, puis le départ d’un ami mort à 44 ans et pour clore le tout, le décès de ma maman. Tous ces évènements dans un laps de temps assez court mirent les larmes au quotidien. Je dus montrer mon chagrin, moi qui étais joyeuse.

Après avoir donné l’image d’une femme heureuse, je montrais celle d’une femme attristée et repliée dans la douleur. Lorsque l’on tente de mettre fin à ses jours, forme absolue d’un appel au secours, l’oiseau ne s’arrêta pas pour me venir en aide. Il continua son envol avec mes ailes jusqu’au jour où, moi, je n’ai plus pu voler faute d’ailes. Plus rien ne pouvait l’arrêter.

Après la tempête vient le beau temps, donc après le malheur, la joie. C’est dans cette optique que nous fîmes la rencontre de ce que je croyais être un nouveau couple d’amis.

Ce n’est que bien plus tard que je découvris la trahison. De nouveau la vie bascule, comme dans le roman de Madame Bovary. Pour elle, il me demanda de tout abandonner et de le laisser vivre son grand amour avec un grand « A ».

Qu’avons-nous fait ensemble pendant tant d’années, pourquoi avoir donné l’image d’un couple heureux et uni, avoir partagé mes joies et les siennes, senti les mêmes odeurs et plein d’autres choses comme partager la vie de famille ? Pourquoi avoir vécu tout cela et dire qu’il ne m’a jamais aimée? Pourquoi avoir vécu la naissance et l’éducation de nos petits enfants, leurs premiers pas, leurs premiers mots, la joie de veiller sur eux la nuit ? Pourquoi avoir pleuré de joie lorsque son petit-fils lui dit, un jour, en voiture, qu’il était « son papy amour » et qu’il l’aimait ? Pourquoi aujourd’hui ignorer son existence ainsi que celle de sa sœur, qui l’avait baptisé « son papou » ?

La douleur est toujours présente, et en fait, elle grandit avec le temps. A l’heure actuelle, je peux dire que jamais les plaies ne se refermeront, elles se transformeront en cicatrices.

Ce petit oiseau, lui, a repris son envol, continue de voler dans les airs, avec mes ailes. L’histoire d’Icare se répète toujours. Aussi, avant de recueillir un oisillon triste et malheureux, il faut savoir que celui-ci va grandir au détriment de ses hôtes, devenir un rapace grâce à la gentillesse de ceux-ci et à l’aveuglement qu’il produit, mais qu’au final il ne laissera que ruines et désespoirs.

De cette histoire, je dirais qu’il faut avoir un œil sur le passé avant de construire l’avenir.

S’il faut tirer une morale de tout cela, après avoir passé toute ma vie au service de ma famille (enfants, mari, parents, amis puis conjoint), aimant pour deux parfois, aujourd’hui, aux dires des personnes qui m’aiment, je suis enfin moi. Je m’exprime dans tous les domaines que la vie me permet, cette fois-ci pour moi, et plus au travers des autres.

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Posted in Writers' Workshop Collections - 2003 (French) | No Comments »

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