Colorful Prose

Notre Jeunesse « Joyeux Anniversaire ! » - Jean CAMPION

November 27th, 2006 by dani

Des souvenirs charmants, mais souvent imprécis, surgissent de notre plus tendre enfance. Chose curieuse, certains échappent à la règle et se figent dans notre esprit d’une façon étonnamment riche en détails. Pourquoi ?… Ils ne semblent pourtant pas d’une importance extraordinaire.C’est ce petit appartement triste et démodé, à deux pas de la Butte Montmartre, dont les détails sont désormais confus : il y a si longtemps et nous étions si jeunes ! Il m’est resté de ce temps-là une tendresse inexplicable pour ce quartier de Paris. Par la suite, nous y retournions souvent, invités par nos deux tantes, vieilles filles inséparables, qui nous invitaient à la moindre occasion. Elles nous ont appris à découvrir le charme de ces rues grimpant à l’assaut de cette colline légendaire, comme la rue Lepic encombrée de ses marchandes des quatre saisons. Dans son axe se profilait le Moulin de la Galette. Plus haut, la silhouette du Sacré Cœur nous attirait. C’était toujours une fête d’y accéder en empruntant le vieux funiculaire agrippé à la pente, à moins que nous ne préférions surfer sur les rambardes qui, au beau milieu de l’escalier, étaient là, comme par hasard, pour mettre à mal le fond de nos culottes courtes. L’église Saint Jean doit se souvenir de quelques recueillements spontanés surgis de nos âmes toutes neuves. Nous aimions la fraîcheur de ses voûtes et le curieux apaisement que nous ressentions en ces lieux.

C’est aussi un coin de Bretagne. Il faisait bon y passer les vacances. La grève au sable orné de goémons posés en guirlande au gré de la marée montante était le théâtre de nos jeux. La cousine Marie nous y conduisait par le petit chemin bordé de haies de mûriers qui dévalait du bourg vers la mer. Nous noircissions nos doigts à la cueillette de leurs fruits gorgés de soleil. Au travers de ces buissons, on apercevait des champs de blé ondulant sous la caresse du vent venu de la baie.. Nous longions les murs du cimetière, indifférents aux ancêtres endormis dans leur tombe presque marine. Une faune tapie dans les buissons improvisait des chants, comme pour mieux nous accueillir dans ce coin de nature si parlant à nos sensibilités d’enfants.

Aujourd’hui encore, les senteurs de ces paradis semblent nous poursuivre : celles des pavés de Paris et l’atmosphère moite de ses ruelles, dans un mélange et une alchimie bien particuliers. Celles des fleurs des champs et des genêts de la lande, le parfum iodé venu de la mer, l’odeur des vieux meubles bretons, seule richesse de la petite maison de granit de la cousine Marie, comme celle qui émanait de la boulangerie du bourg à l’heure où les rondes miches de pain de campagne sortaient chaudes et craquantes du four.

Ce ne sont que des petits riens accrochés à notre mémoire, mais ils font partie de notre patrimoine personnel. Souvent nous repensons à nos jeunes années si pleines de simples petits bonheurs. Ils ont contribué à nous donner un précieux départ dans la vie parce qu’ils n’étaient empreints d’aucune malice et parce qu’il n’y avait aucune influence extérieure pouvant troubler notre petit monde en pleine éclosion. C’était un cocon douillet qui suffisait à nos exigences du moment. Une simple « animalité » nous faisait rechercher des sensations aussi naturelles qu’indispensables à notre soif de découvertes. Nous regardions, curieux, les premières manifestations de la vie qui se présentait à nous, riches d’interrogations, sans nous douter un seul instant qu’elles étaient les prémices de notre « moi » profond.

Nos jeunes années !… Même si le cadre était un peu rigide parfois dans cette famille attachée à tous les grands principes et soucieuse de nous transmettre les exigences d’une religion dont la trame était pour nous encore mal définie, nous étions  tout de même, malgré nous,  familiarisés avec cette ambiance quelque peu austère pour notre âge : la messe du dimanche et la prière du soir après le souper faisaient partie du folklore… Somme toute, nous étions satisfaits de notre sort et incapables d’établir le moindre parallèle, positif ou négatif,  avec le monde extérieur auquel nous n’avions pas tellement accès.

Quoi qu’il en soit, les graines étaient semées. Les tiges folles d’une jeunesse qui s’affirme allaient bientôt encombrer un sillon trop parfaitement tracé. A peine sorties de terre, elles commençaient à frémir au vent sournois des premières contrariétés et des premières sollicitations. Dans leur fragilité, elles avaient de plus en plus de mal à supporter l’agressive lumière qui jaillissait déjà à l’aube d’un futur pour lequel nous n’étions pas encore suffisamment préparés, à l’image du phare de la pointe anticipant de son faisceau des révélations qui auraient dû rester dans l’ombre.

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*     *

Ainsi se fabriquait en moi un embryon de poète, certes aux premiers balbutiements de ses « possibilités », mais qui se voulait déjà détaché du prosaïsme du commun,… à moins que ce ne soit qu’un simple jeu. A l’âge béni des premières années se modèlent des orientations dont il sera difficile de se débarrasser plus tard. Après tout, pourquoi vouloir lutter contre des tendances qui, somme toute, ne sont pas contre nature ? Moi, j’étais plutôt du genre rêveur, comme d’autres s’obstinaient à garder les pieds sur terre. Il faut de tout pour faire un monde !

Mais voilà, il se trouve, la plupart du temps, qu’il y a affinité plus ou moins perfide entre la poésie et le mysticisme. L’un et l’autre font partie d’un monde imaginaire qui nous captive et nous entraîne.

Petit à petit, je m’attardais sur les bancs de l’église de mon village, comme si mes aspirations profondes y avaient élu domicile. C’était pour moi une manière inconsciente de m’évader d’un simple quotidien qui ne correspondait pas toujours à mes rêves. Je vibrais autant à l’écoute d’un banal cantique péniblement éructé par des bigotes invétérées que dans la satisfaction nombriliste de coucher sur une page vierge chaque étape de mon cheminement.

Et pourtant !… Il est des chants religieux que l’on peut qualifier d’inspirés. Comme des poèmes antiques cadencés par leurs dactyles et leurs spondées, ils procurent à nos âmes des enchantements ineffables. Ils ricochent sur notre banalité pour nous propulser vers d’autres dimensions. D’où viennent ces chants ? Quels poètes ou quels génies, en d’autres temps, ont eu le privilège de les composer ? On dirait qu’ils ont été conçus pour remplacer des prières non dites. Ils sont comme une Echelle de Jacob pointée vers le Ciel inconsciemment convoité et qui nous inviterait à nous détacher des choses humaines. Il faut prendre le temps de s’en imprégner. C’est un baume salutaire qui glisse sur nos âmes pour en cicatriser les blessures. C’est dans les profondeurs des monastères qu’ils ont atteint le summum de leur perfection. Ils se déroulent alors comme une merveilleuse tapisserie dont les motifs délicats se conjuguent dans une divine harmonie. Même si dans ma petite église la chorale des gens simples ne savait pas trop les mettre en valeur, ils n’en demeuraient pas moins l’esquisse, même malhabile, d’une élévation spirituelle authentique. Qui n’a jamais été ensorcelé par la fluidité mystérieuse du chant grégorien ? Plus tard, j’apprendrai mieux à l’apprécier et à mieux le chanter, dans la solitude de mes renoncements ou de mes doutes. Mysticisme et poésie ! Cela me convenait parfaitement à cette époque. Qu’en est-il maintenant ?

Insidieusement, les « Salve Regina » ou les psaumes modulés par ce que l’on pourrait appeler « la musique de anges » étaient capables d’élever nos âmes et imprimaient en nous leurs marques indélébiles. Oh, ce n’était certes que par des petites touches confuses. Qu’en reste-t-il ? Aujourd’hui encore, nous nous surprenons à fredonner ces airs, comme une nostalgie nécessaire capable de rafraîchir nos âmes malmenées par les aléas de la vie. Sans eux, nous ne serions pas ce que nous sommes devenus.

Est-ce un incroyable don du Ciel d’avoir été bercé dans cette ambiance, ou un obstacle supplémentaire dans la construction de notre devenir ? Qui pourrait répondre à cette question ? Personne !

Aurions-nous aimé être différents ? Aurions-nous préféré ne pas être les bénéficiaires de ces révélations ? Ils nous ont quand même apporté le charme et le goût d’une poésie particulière. L’envie de se rapprocher un peu plus de cette petite lumière qui frissonne au coin des Tabernacles… L’envie de faire un pas de plus vers l’Eternel Absent qui y avait élu domicile et dont on nous avait promis de faire la connaissance « si nous étions sages » ! A cet âge, nous étions loin de penser que cette petite lampe rouge qui nous fascinait pouvait signifier « danger ». A cet âge, nous ne connaissions pas encore « le code ». Il eût été peut-être préférable de faire une pause avant d’approcher cette balise ambiguë. La Présence trônant au milieu de l’autel était sans aucun doute bien réelle et ne constituait pas en elle-même une menace, mais nous ne pouvions pas nous douter que certains Pharisiens du Temple étaient en embuscade derrière les piliers de leurs sanctuaires.

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*    *

Ce ne sont que des impressions jalonnant un vécu aux fluctuations aléatoires. J’ai choisi, au seuil de mes soixante dix ans, quelques souvenirs d’enfance, parce que ceux-là avaient au moins le mérite de faire partie des plus jolis. Quant aux autres, je ne veux pas en parler aujourd’hui. Vous prenez tous ces ingrédients qui ont servi à vous façonner tels que vous êtes. Vous les secouez avant de les lancer sur la piste d’un « quatre cent vingt et un » aléatoire…. Le résultat ?… Vous n’en êtes pas maître.

Ainsi va la vie. Elle se charge de nous apporter bien des bonheurs et tant de désillusions !

Une dernière pensée pour ceux qui nous ont quittés. Je les sens présents autour de cette table. Un sourire amusé au coin des lèvres, ils semblent nous dire que nous avons bien raison de faire la fête. Si quelques coupes de Champagne disparaissent durant ces agapes, ne cherchez pas ! Ils voulaient simplement venir trinquer avec nous !…

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Posted in Writers' Workshop Collections - 2004 (French) |

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