Colorful Prose

Quiproquo – Andrée CLOT

November 16th, 2006 by dani

C’est la fête pour le deuxième anniversaire de Valérie, la benjamine ; sa sœur aînée a huit ans et entre les deux, trois garçons : Jean-Pierre, Jean-Claude et Christian. Tous, famille, amis, sont réunis à l’occasion de cet événement. Le repas est terminé et c’est le moment du café.

Une quinzaine d’enfants coure dans tous les sens sous l’impulsion de Christian, le numéro quatre de la fratrie. C’est le plus casse-cou de tous, celui qui fait le plus de bruit, qui interrompt les conversations par ses demandes incessantes. Il dort très peu, sans arrêt en mouvement. Son occupation favorite à chaque instant et en tous lieux : se faire remarquer et il y réussit très bien, croyez-moi. Il se fait houspiller, rappeler à l’ordre, renvoyer auprès des autres enfants. Tenace, pugnace, après quelques minutes, le revoilà bien vivant, réclamant son dû auprès des adultes.

Tendez l’oreille au milieu de cette cacophonie, car les conversations vont bon train, faisant des chassés-croisés entre les uns et les autres autour de cette grande table. Si vous êtes attentifs, plusieurs fois vous pourrez entendre la maman parler du pauvre Christian, comme il était beau à la naissance, un bébé tout rond et sage. Le bonheur, un magnifique poupon qui tète, fait son rot et dort. Une merveille de bébé. Cette évocation amène un soupir : pauvre Christian ou le pauvre ! Chaque fois une seconde de silence suit l’exclamation, puis les conversations reprennent et toujours Christian précédé de pauvre revient comme un leitmotiv, scandant une souffrance toujours présente, combien douloureuse de la perte d’un enfant de six mois. Deuil impossible à faire oh combien !

La maman toute à sa peine, découvre à ce moment là une nouvelle grossesse, elle pense que son enfant lui est rendu. Le garçon qui nait sept mois plus tard, prend naturellement le prénom de son frère trop tôt disparu. Le prénom et son héritage, pauvre Christian.

Car vous aurez deviné, même sans connaître l’histoire familiale que Christian est cet enfant enlevé subitement dans son sommeil à ses parents. Notre Christian de trois ans et demi, celui qui vous a agacé bien un peu, avouez ! Lui sait sans qu’on le lui ait jamais dit, tout en l’ayant entendu bien fort. Il sait que ce Christian ce n’est pas lui et avec toute l’énergie du désespoir, il se démène en tous sens pour faire craquer et exploser ces planches qui le cernent.

Notre petit bonhomme plein de vie débute la vie sociale sans trop de difficultés. A la maternelle canalisé par toutes les activités, il est bien intégré, très bavard diront les instits. L’escalier des primaires est un peu plus difficile ; il se fait remarquer toujours par son bavardage qui n’intéresse pas forcément les maîtres. Dans la cour de récréation son instinct bagarreur le pousse souvent à défendre des causes connues de lui seul. Les parents sont convoqués par le directeur, le père sévit à la maison, mais la situation ne s’arrange pas pour autant.

Lors d’une sortie le mercredi comme nous faisons de temps en temps avec les enfants, au goûter, Christian nous annonce qu’il aimerait avoir deux bouches, il pourrait alors manger et parler encore plus. Sur le moment nous rions, connaissant son grand appétit, puis nous parlons avec la maman des soucis posés par Christian à l’école, à la maison. Jeanie est épuisée prête à craquer. Nous convenons qu’il a besoin d’être considéré, reconnu, que cette hyperactivité qui nous dépasse signe peut-être une grande anxiété et un mal être, que son prénom aussi est difficile à porter et qu’un peu d’aide serait la bienvenue. Depuis peu existe un centre médico-psychologique, un bilan pourrait y être fait. L’idée fait son chemin, rendez-vous est pris. L’histoire avance cahin-caha, chacun un petit pas. Les parents soutenus par les thérapeutes arrivent à parler à Christian de ce frère dont il porte le prénom, du chagrin, de l’espoir et de beaucoup d’autres choses ; cela demande beaucoup de temps et d’investissement parfois douloureux mais payant. Le climat s’apaise à la maison, devient acceptable à l’école. Christian a une place : il n’ira pas à l’université. Nous le retrouverons quelques années plus tard, exerçant un métier avec passion, carrossier, remettant en état ces pauvres voitures…

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