Colorful Prose

Une Colère venue du ciel - (Œuvre collective de l’atelier)

December 19th, 2006 by dani

Si quelqu’un m’avait raconté cette histoire, je ne l’aurais pas cru. Ça aurait été trop parfait. Coincée à Paris par des circonstances inattendues, une américaine dépaysée trouve l’amour dans une tempête de neige.

Au bout d’une semaine de colloques et de nuits entre des draps loués dans une ville pleine de crottes de chien et ennuagée de fumée, je n’avais qu’une hâte : rentrer chez moi à San Francisco où personne ne me regarde avec un air de mépris. De toutes façons, je n’aime pas les français—enfin, tous sauf un. Ils sont trop préoccupés par des artifices et des protocoles pour faire quelque chose de positif. Et en plus, en français, il faut deux fois plus de mots pour pouvoir dire la même chose qu’en anglais. C’est tellement fatigant d’être obligé de s’exprimer dans une langue qui n’est pas la sienne, tellement frustrant de ne pas pouvoir traduire l’émotion exacte que l’on ressent au moment où elle nous prend. Cela nécessite trop d’effort, et l’instant est éphémère. Et puis, les français aiment s’entendre parler, mais à l’heure de passer à l’action, ils sont aux abonnés absents. Bon, j’admets, quand même que les français ont bien compris l’Art de la Table mais jusqu’à un certain point : les escargots et les grenouilles—non, merci !

Dans tous les cas, tomber amoureuse d’un français n’était pas du tout dans mon planning. Après trois heures d’attente dans un aéroport surchauffé en température et en ambiance, les compagnies aériennes avaient gracieusement offert de nous loger pour la nuit, en attendant que la neige se calme. Je me suis trouvée par hasard dans un café à côté de ce monsieur qui a eu la gentillesse de m’indiquer où se trouvait la navette pour l’hôtel. Je reconnais que j’étais impressionnée par ses fesses alors que j’attendais derrière lui pour payer mon café, et quand il s’est retourné, ses yeux bleu acier m’ont transpercée. Mais bon, je suis timide et ce n’est pas pour autant que je me suis jetée sur lui.

Mais bien sûr, comme nous étions isolés dans un hôtel enneigé et qu’il n’y avait qu’un restaurant et qu’un bar, on a été forcés de se croiser. Etait-ce le destin ? Je n’en sais rien. J’ose croire qu’une force quelconque nous a réunis pour une raison inconnue parce qu’il y a trop de coïncidences pour ne pas y croire. Normalement, on n’aurait jamais dû se rencontrer. Lui, devait rentrer chez lui dans le sud, moi, en Californie. Malgré nos différences apparentes, on avait les mêmes idées, les mêmes intérêts. Je ressentais qu’il était moi en masculin, comme le yin et le yang, comme le morceau perdu de mon propre puzzle qui me rendait complète. En plus, il me faisait rire. Comme ça me faisait du bien. J’avais presque oublié la complicité délicieuse du rire. Ou ai-je tout simplement projeté toutes mes envies sur lui, créant l’objet qui correspondait parfaitement à mes désirs ? Ai-je pu vraiment le connaître instantanément ou est-ce que j’attendais déjà une fantaisie toute construite sans m’en rendre compte. Il a simplement joué le rôle de celui qui me manquait depuis si longtemps.

On est restés ensemble dans le restaurant à se raconter nos vies et à parler de tout jusqu’à la fermeture du bar à 2h du matin. Lui, m’a raconté qu’il était célibataire, que sa passion était l’informatique, qu’il cherchait quelqu’un comme moi depuis un moment et qu’il n’était pas prêt à me lâcher. Je me suis mise à nue devant lui—rien à cacher, tellement vulnérable. Ensuite, il m’a raccompagnée à ma chambre. Le contact de sa main sur la mienne a déchaîné des éclairs en moi. On s’est comblé nos vides.

Le lendemain, la neige avait fondu, mais on était glacés à l’idée de se quitter. Il m’a donné son numéro de portable et m’a dit qu’il viendrait me rendre visite bientôt à San Francisco.

Je suis dans l’avion—que du temps pour réfléchir. Je ne pense qu’à lui. C’est presque une obsession, mais le doute m’embrume : Comment construire un futur ensemble avec un océan et un continent qui nous séparent ? Je suis plutôt patiente, mais lui, est-ce qu’il est prêt à vivre aux US ? Comment lui obtenir des papiers et du travail ? Et est-ce qu’il était sincère dans ce qu’il me disait ou était-ce pour lui rien qu’une aventure, une autre conquête pour pouvoir se vanter ? Peut-être que je devrais tout laisser tomber avant que cela ne devienne trop difficile, trop douloureux.

Mais c’est déjà trop tard ; son manque m’est impossible à supporter. Malgré moi et contre toute logique, je suis obligée de croire en lui. Je suis folle de lui et folle de rage à l’idée de cette blague cruelle : mon autre moitié m’a été restituée par toutes les forces invisibles de l’univers pour ensuite être arrachée de mes bras… Il n’y a pas de justice dans le monde.

***

Clément, trente cinq ans à peine, bel homme comme on dit, de taille moyenne, élégance sans prétention, cadre aspirant dans un secteur de pointe, l’informatique. Ses va et vient entre Aix en Provence et la capitale lui pèsent moins lorsqu’il se plonge avec passion dans la technologie complexe du simulateur de vol sur le point d’être commercialisé à travers le monde.

D’un naturel calme, réservé même, mais rarement inquiet, Clément ressent aujourd’hui malgré tout une espèce de malaise non identifié. Il se dit que le séminaire s’est relativement bien passé si l’on fait abstraction du fait que bon nombre des convives semblaient avoir fait le déplacement pour le fun. Enfin… D’ici à quelques heures il aura pris ce vol qui le ramènera vers le sud et Barbara. Barbara, sa douceur, sa fraîcheur, sa vie. Deux ans de mariage sans nuage ou à peine une scène pour des broutilles, un quotidien sans histoire, en pointillés entre ses déplacements professionnels, ses heures de vol réguliers en semaine. Restent les week-ends l’un pour l’autre, tant de choses à dire, à faire, à partager, à envisager, autant de choses encore virtuelles… Pourtant, ce matin ils s’étaient disputés, mais pour quelle raison déjà ? Il ne s’en souvient pas…Si, bien sûr… Barbara avait une fois de plus abordé le sujet sensible qui n’avait d’autre résultat que de le faire fuir. Ce matin elle avait posé le menton sur sa poitrine et lui avait murmuré, le regard passionné, la voix si sensuelle : “Si on faisait un petit ?” A toutes ces raisons qu’elle pouvait évoquer, il ne trouvait rien à répondre sans pouvoir avouer simplement que l’idée ne lui traversait pas l’esprit, qu’il y était hermétique, qu’il préférait laisser cela aux autres. Pas envie, et il ne l’expliquait pas. Il la laissait frustrée, la rage au ventre, blessée. Il s’en voulait souvent, il sentait la colère s’insinuer entre eux, sa colère à elle, qui le laissait presque indifférent. “Cela lui passera, tôt ou tard” pensait-il…

Sur le chemin de l’aéroport Clément se plaisait à imaginer le meilleur en privé tout en se disant sans complaisance que son job se faisait la part belle en vérité. Instinctivement, il remonta le col de son imperméable ; le temps avait changé. Le ciel parisien était encore plus lourd en cette fin d’après-midi, plus sombre aussi. Il lui tardait de rentrer sous un meilleur climat.

A peine arrivé à l’embarquement, il ne put que constater une agitation anormale parmi le personnel de l’aéroport. Au même moment, le tableau d’affichage se mit à clignoter comme un jeu vidéo : « retard : » puis « vols annulés jusqu’à nouvel ordre pour cause d’intempéries ». Alors c’était cela, tous les appareils restaient au sol, mais… un coup d’œil sur l’extérieur lui confirma la consigne. Il neigeait ! D’énormes flocons blancs s’abattaient telles de grosses plumes pour finir collés sur le sol. Un appel de la tour annonça qu’un bulletin météo prévoyait une tempête de neige avec toutes les difficultés qui l’accompagnent. On pria les passagers de prendre leur mal en patience en leur promettant de les loger pour la nuit.

Clément poussa un soupir plus proche de la lassitude que de l’emportement. Il était déçu de se trouver coincé là, et pour combien de temps ? Il songea qu’il devait d’abord prévenir Barbara qu’il ne rentrerait pas ce soir. Mais il avait envie d’un expresso, de trouver un endroit pour se réchauffer et rassembler ses idées.

Il prit la direction de la brasserie de l’aéroport, hall B. Comme il se l’était imaginé la salle était comble. Maladroitement il avança vers le bar où il se fit une place entre un type à priori en colère et une jeune femme blonde d’un calme olympien. Le garçon de salle était dépassé par les évènements, faisant à la fois office de barman et d’informateur. Clément l’agrippa au passage et lui demanda où se trouvait la navette qui devait les conduire jusqu’à l’hôtel. Ensuite, il sortit de sa poche son téléphone s’apprêtant à contacter Barbara, lorsque la jeune femme à sa gauche l’interpela poliment avec un léger accent : « Excusez-moi, sauriez-vous où se trouve la navette qui doit nous conduire à l’hôtel, s’il vous plaît ? » Comme téléporté dans une autre dimension sans bien savoir pourquoi, Clément acquiesça et lui proposa de l’accompagner. Elle le remercia et l’invita à prendre un second café en lui montrant d’un geste de la main une table qui se libérait. Il accepta d’un sourire en composant cette fois le numéro de son domicile. Barbara n’était pas rentrée. Il informa le répondeur de la situation sur Paris, qu’il devait se résigner à y passer la nuit. Il rappellerait plus tard… Sur quoi il rejoignit sa compagne d’infortune, s’assit et engagea la conversation.

Susan–elle s’appelait Susan–quitta son manteau et le posa délicatement sur ses genoux qu’il trouva fort ravissants, avant de plonger son regard intense dans le sien avec un sourire las. Elle était d’une beauté réelle, sans artifice, et il se vantait d’être connaisseur. Une belle plante comme on dit, des jambes interminables, un physique invitant les pensées les plus… charmantes. Sans se quitter des yeux ils échangèrent leurs impressions sur le temps, le contre-temps, leurs destinations respectives. Susan rentrait aux Etats-Unis après une semaine de colloque en France dont elle ne fit pas grand bavardage. Elle avait le mystère de ceux qui ne se dévoilent pas. Il se savait conquis, quelque chose d’étrange semblait voyager entre eux, cette sensation d’intimité anticipée, d’être enfermés dans la même bulle… Clément s’avoua sans la moindre gêne qu’il était fasciné, irrésistiblement attiré par tout en elle… A ce moment même le téléphone émit un bip qui le ramena à la réalité. Un message de Barbara : « Bon courage tout doux, je t’aime ! ». Clément se réchauffa un instant de ces quelques mots familiers, avant d’éprouver un sentiment étrange en s’excusant auprès de Susan. De la culpabilité ? Mais se sentait-il coupable vis-à-vis de Barbara d’être assis là à son insu en compagnie d’une autre femme ? Ou encore coupable vis-à-vis de Susan sans bien savoir pourquoi ? L’idée même d’avoir à se poser ce genre de question l’agaça. Se sentir fautif ne lui ressemblait pas véritablement, il en était conscient. Il chassa donc ses pensées qu’il jugeait perverses, d’un revers de la main comme on chasse un insecte fantôme, et se rapprocha de Susan l’invitant à le suivre pour l’hôtel, où ils partageraient, il n’en doutait pas, cette soirée imprévue… Il mentirait comme un enfant, par jeu, par confort, par prudence, dans le but évident de satisfaire son nouveau fantasme.

Dans la navette qui les menait en ville, le malaise en lui prit des airs plaisants, bleus et blonds. C’est ainsi qu’ils arrivèrent à l’hôtel de « la dernière chance ». Le hall était chaleureusement éclairé, et un homme sympathique aux traits marqués les invita à rejoindre leur chambre et à redescendre vers vingt heures pour dîner.

« Partagerez-vous votre repas avec moi ? » La magie s’installait au bar. L’éclairage y était tamisé, pourpre. Elle lui paraissait encore plus irréelle. Mais qu’est-ce qu’il lui arrivait ? Clément se mit à penser à l’amour avec elle… Pas question !… Barbara…Enfin…ce matin encore ils s’étaient disputés. C’était la seconde fois qu’il y pensait aujourd’hui. Il était las de ses exigences…si exclusive Barbara…Vivre un peu… De temps en temps ça lui arrivait…Le mystère de l’inconnu, quel tremplin pour l’imagination. Cela l’excitait. Pas de quoi fouetter un chat… Que du sexe… Chaque fois, il savait qu’il n’y aurait pas de conséquence, ni vu, ni connu. Mais Susan était différente des autres, il en était sûr. Elle touchait une partie plus profonde, enfouie de son être… Qui était-il ? Le savait-il en fait ? Susan semblait avoir envie de le découvrir, de percer ses secrets les plus intimes… Barbara, leur mariage. C’était si loin…Susan, il était tout entier dans le désir de la combler. Il avait l’impression de s’être perdu. En quoi réveillait-elle cela ?

Samedi, 7h15. Il ouvre les yeux sur elle lovée contre lui, et son air radieux, son sourire de petite fille, le renvoyèrent au début de la nuit… magie des sens, ivresse de l’amour, et son rire irrésistible. Clément se réveille pour la première fois en parfait accord avec lui-même, cela y ressemble en tous cas, comme enveloppé de plaisir, de paix, de liberté… et qui plus est sans le moindre sentiment de culpabilité ni envers l’une ni envers l’autre. Juste un peu d’angoisse à l’idée de se justifier, ce qu’il ne fera probablement pas. Il n’a pas le moindre remord. Il fera ses adieux à Susan dans moins d’une heure à l’aéroport et ce sera insupportable il le sait. Il la retiendra jusqu’au départ inévitable. Et après ? Il sera perdu…

Barbara va se douter de quelque chose. (Comment font les femmes pour deviner ces trahisons ?) Cette fois, il lui sera facile de découvrir la supercherie. Clément n’a pas calculé sa défense, pas envie. Cette fois c’est pour de vrai. Son cœur a changé de main.

***

- Allo, c’est toi Clément ? Ça coupe ! J’ai eu ton message. Tu n’as pas quoi ? Je t’entends mal ! Oui, je sais, pas d’avions à cause de la neige. Et tu rentres quand ? Tu ne sais pas. Tu n’as pas d’infos ? Ecoute, rappelle-moi dès que tu sais. Bisous tendres.

Barbara remit son portable à charger. D’un pas léger elle se dirigea vers la cuisine, ouvrit le frigidaire, le referma et se fit chauffer un café. Pour débuter cette soirée seule, elle mit un CD et se fit couler un bain aux essences de thé. « Ah ! ce Raphaël, vraiment quel talent ! Quelle jeunesse… »

Après s’être délicatement massé le corps avec un voile d’Opium, Barbara se mira dans la glace : « Pas mal encore pour 30 ans. » Brune ébène aux yeux bleu océan, un sourire miel de caresse, une peau aux couleurs pêche fraîche, d’une sensualité pleine de tendresse, au ventre désespérément plat. Ce mannequin aux mensurations de rêve que reflétait le miroir était bien à son image; droite dans ses pensées et ses sentiments, elle fascinait telle une abeille qui ne peut s’extirper d’une figue éclatée au soleil. A quoi pouvait elle encore rêver ?

A un bébé. Oui, un tout petit de son Clément adoré. Il aurait les yeux clairs comme lui, de belles mains aux doigts fins et sensuels. Il serait doux et attentionné et comblerait vraiment le manque existant. D’ailleurs, ce matin ils s’étaient brouillés avant le départ de Clément pour Paris. Pourquoi ? Pour rien, pour une broutille. Mais le fond du problème était ailleurs. Pourquoi n’arrivaient-ils pas à faire ce bébé ? Une douce pensée traversa l’esprit de Barbara. Elle reprit son portable :

- Bon courage tout doux! Je t’aime !

Elle n’eut pas le courage de s’habiller pour sortir. Elle enfila son peignoir rouge de chez Dior que Clément lui avait offert pour la dernière St Valentin, attrapa le dernier livre de Marc Lévy, Vous revoir, et se glissa dans les draps fuchsia de soie. Ce soir elle s’endormirait tôt. C’est une musique de Satie qui la tira de son premier sommeil. Sur l’écran du portable s’affichait :

-Vous avez reçu 2 messages.

Le premier était un accusé de réception; le second, un message de Clément.

- Pas d’avion de prévu, je suis à l’hôtel Bogossa. Coincé pour la nuit. Je ne suis pas seul dans ce cas. Bonne nuit. Bisous passionnés.

Barbara se redressa d’un bond. Quel pays ! Tout est paralysé par une simple tempête de neige. Un début de colère la fit se lever. Qu’est ce qui la dérangeait le plus : cette inorganisation nationale ou le fait que Clément ne dorme pas à ses côtés ? Depuis peu, elle sentait que leur couple s’étiolait. Elle ne retrouvait plus dans leurs échanges l’euphorie des débuts. Soudain, une image rocambolesque lui traversa l’esprit. « Il n’est pas seul dans ce cas? Mais alors, il y a aussi d’autres hommes et d’autres femmes dans cet hôtel ? Et .. et…eh -Oh ! Arrête-toi, Barbara ! Clément est sérieux, il ne te trompera jamais. » Elle ne réussit pas à se rasséréner et une petite voix intérieure lui fit entendre que quelque chose d’inhabituel se passait. Clément n’était pas seul dans cet hôtel. D’une force vive, elle enfila un jean, un pull et se maquilla. Elle termina en ourlant ses lèvres pulpeuses d’un rose tendre. Le moteur de la Triumph se mit à vrombir. On aurait cru le rugissement intérieur de la colère de Barbara. Quand elle se gara devant chez Sophie, il devait être 23h30.

- Mais qu’est-ce qu’il t’arrive ma chérie, tu as vu l’heure ?
- Clément me trompe ! hurla Barbara. Je le sais ! Je le sens ! Même loin de moi Je ressens des émotions !
- Calme-toi, explique-toi, lui dit Sophie d’une voix apaisante.

Barbara raconta le départ de Clément pour Paris la tempête de neige, l’avion annulé…

- Oui je sais, dit Sophie, tu pressens les événements, mais là, avoue que c’est un peu prématuré et hâtif comme conclusion. Calme-toi, respire et attend d’avoir d’autres nouvelles.
- Non je t’assure, j’en suis persuadée ! A ce moment là une boule se fit plus oppressante au niveau de son estomac. La colère montait, montait.
- Comment puis-je être aussi naïve, c’est pour cela qu’on n’a pas d’enfant. Clément n’en veut pas ! Il n’est pas sûr d’en vouloir avec moi.
- Calme-toi, Barbara. Assieds-toi. Je prépare un thé.
- Non, je vais l’appeler, je veux savoir!
- Savoir s’il te trompe, eh bien, oui, depuis longtemps. Je ne te l’ai jamais dit pour te protéger et…
- Quoi ! Toi, ma meilleure amie, tu me trahis aussi !

Barbara claqua la porte et sortit reprendre ses esprits.

A vive allure, elle se dirigea vers la colline, se gara sur le parapet. Elle s’extirpa de la voiture, se mit à courir sans même savoir où elle allait. A bout de souffle, elle stoppa net à l’entrée du précipice. La colère lui trouait le ventre, terrée là, impossible à s’exprimer, elle nouait ses entrailles, donnait envie de se replier comme un embryon dans l’utérus maternel. Barbara s’effondra sur le sol. Elle avait envie de tout casser, de sortir cette énergie malsaine, envie de s’ouvrir le ventre pour en extirper « le mâle ». Le ventre, encore le ventre, là ou tout se lit et se délie. Une envie de se défaire de cette colère, de se défaire d’elle-même lui permit de déployer ses poumons. Elle se mit à hurler de toutes ses forces. Miracle. Ce qu’elle croyait être présent n’était que passé. Toutes ces rancoeurs accumulées depuis des années revenaient faire écho à cet instant. Cette colère était sienne et en même temps, celle de toute une lignée. Elle incarnait à l’instant même, le souvenir douloureux d’une petite fille à qui l’on avait menti il y a très longtemps, trahie. Elle se sentait trahie depuis toujours.

***
Vaste étendue d’eau calme à perte de vue. Mer étale…Le soleil irise la surface lisse. Tout est tranquille…Gazouillis des oiseaux, bourdonnement des abeilles.

Mais un caillou venu d’on ne sait où surgit, percute ; l’harmonie est troublée. Des ondes se propagent de l’impact à l’infini. Il plonge dans les eaux troubles des profondeurs. Remous. La vase agitée remonte ; les eaux pures noircissent. Des gaz nauséabonds crèvent à la surface, perturbent l’harmonie des odeurs du printemps. Les eaux profondes et noires bouillonnent en remous et tumultes, enfin, laissent éclater les secrets les plus sombres, pour qu’apparaisse la vérité. Passions, lumière crue, violente, chaos, éclairs et orages, ouragans et tempêtes se déchaînent, avant que, peu à peu, ne revienne la paix. Vaste étendue d’eau calme à perte de vue. Mer étale…

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Posted in Writers' Workshop Collections - 2006 (French) |

One Response

  1. meredith Says:

    I really liked reading this.

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